Journal orignal, écrit lors du premier confinement : l’auteur et sa compagne ont vécu 36 jours dans une grotte en milieu de falaise et en autonomie totale. Entre journées relatées, réflexions sur la société et hommages à la nature, avril en baume décrit un printemps luxuriant où toutes les espèces vivantes s’épanouissent, sauf Sapiens Sapiens qui incrédule, se vautre dans la peur et l’incompréhension.

Extrait

Samedi 25 avril

Depuis quelques jours une rumeur nous parvient du fond des gorges, un bruit sourd, comme celui d’un vent coincé dans une fissure étroite ou d’une eau dévalant de vasque en vasque. Pourtant le lit de la rivière est sec et les pierres blanchies par le calcaire se dorent la pilule au soleil en nous narguant. Si nous avons de l’eau potable, l’eau de la grotte qu’il reste pour nous laver commence à manquer. Et la rumeur de la rivière absente, même s’il s’agit vraisemblablement du vent, nous renvoie à quel point nous sommes poisseux. Ça me rappelle ces coquillages dans lesquels gamin nous collions l’oreille pour y entendre le ressac de la mer qui, à force de caresses, y a laissé son empreinte sonore. Pareillement nous regardons le fond immobile des gorges et malgré tout nous revient, lointain, un bruit d’eau courante, joueuse et vivifiante, comme si les basses des cascades avaient laissé elles aussi une imperturbable et éternelle mélodie.

Il nous faut de l’eau ! Et puisqu’il n’y en a pas dans les gorges, nous devons rejoindre l’Hérault ! Un sentier plein Nord sur le plateau mène à une piste qui descend sur les berges du fleuve. Beaucoup plus directe et beaucoup plus rapide que par le lit du Lamalou. Mais beaucoup plus exposée !

Qu’importe, il faut nous décrasser et rafraîchir notre linge. Alors c’est parti ! La journée est déjà chaude et marchant bon train, nous transpirons rapidement. Le paysage s’ouvre complètement au-delà des gorges et le sentiment de casser la monotonie de notre lieu de résidence se ressent considérablement. Nous sommes en mouvement ! Nous quittons les sentes que nous commençons à connaître par cœur et que l’on pourrait presque arpenter les yeux fermés pour fouler maintenant, émerveillé par la nouveauté, un chemin inconnu : une piste aussi bête que large mais qui mène, sans détour, à un semblant de liberté.

L’arrivée dans la vallée nous demande toutefois un peu de vigilance. Le bruit des pales d’un hélicoptère en vol stationnaire trouble notre marche et nous nous cachons une dizaine de minutes sous quelques gros chênes. C’est long. Très long ! Interminable même. Nous ne savons pas s’il nous a vus, s’il nous voit. En tout cas il surveille. Et c’était à craindre. La rivière Hérault est tellement prisée à cette période de l’année. Facile d’accès à cet endroit, elle offre de multiples points de baignade. C’est d’ailleurs pour cela que jusqu’à présent nous ne nous y sommes pas aventurés. Mais le mirador mobile s’éloigne enfin et nous poursuivons notre route tout en restant vigilant à la traversée de la départementale, qu’aucun véhicule ne nous surprenne. Et enfin, comme à la vue d’un Graal, nous ressentons simultanément un plaisir intense à contempler l’eau tracer une partie de son cours à nos côtés ! Mais nul besoin de calice pour lui rendre un hommage ésotérique. Elle est là, partout et en tout, dans les troncs des vieux arbres et dans les jeunes pousses, dans les nuages s’étiolant et dans la chaleur du soleil brut, dans le sel de notre peau et dans la falaise qui la surplombe. L’eau, libre et abondante ! Cachés du monde, à l’ombre des aulnes et des frênes, nous savourons notre premier bain depuis longtemps. Finies les douchettes à l’eau économisée et aux litres mesurés. Aujourd’hui nous plongeons allègrement dans la rivière, esquissons quelques mouvements de brasse, lavons notre linge, jouons à nous éclabousser, à nous rafraîchir, à enlever cette sensation de poisse qui colle à la peau.

Quelle belle journée ! Nous profitons du soleil et de l’endroit une bonne partie de l’après-midi. Je regrette de ne pas avoir pris ma guitare. Je regrette surtout que l’on ne puisse plus, dans ces moments légers, s’offrir l’évidence d’une chanson. Nous entamons alors la marche retour avec le refrain de Camarade en tête. Et plus nous avançons, plus l’air de Nougaro s’accroche à nos pas. Plus nous nous isolons dans la garrigue, plus le chant sort de nos bouches. « Donne-moi ta main Camarade, toi qui vient d’un pays où les Hommes sont beaux » résonne sur le plateau. Et une fois sur la corniche nous nous lâchons, nous braillons haut et fort, le chant nous donnant tous les droits : « Bientôt ! Bientôt ! On pourra se parler camarade. Bientôt ! Bientôt ! Je t’attends, je t’attends Camara-ade » !

La baume est toujours là. Toujours cette ouverture grandiose et immobile perchée au-dessus des gorges. C’est magnifique, mais le mouvement nous manque. Nous sommes encore imprégnés de la force mobile de la rivière, de sa chanson puissante au cœur d’une nature contemplative. Oui, ici dans ce paradis minéral où la roche lézarde au soleil comme à la lune, il manque un élan vital, un cri de liberté, un déplacement d’air, un chant nomade.

Et soudain l’immobilisme nous bouscule ! Le silence hurle sa solitude : ils sont partis ! Plus un bruissement au-dessus de nos têtes, plus de claquement d’aile ni de vent déchiré, plus de vrille, de danse effrénée, de ballet aérien, plus de trémolo, plus de chant impatient, plus d’appel languissant vers le large. Il les a pris, le large, il les a emportés ! Les martinets se sont lancés dans ses vents, ont claqué les portes des nids et poussé leur progéniture enfin prête vers des contrées nouvelles, incertaines et aux possibles multiples.

Aujourd’hui nous n’avons pas perdu que la crasse derrière nos oreilles. Les trilles des voyageurs ne sont plus. Sans demander son reste, libre et insouciante, la chanson des migrateurs est allée se faire entendre ailleurs !